Et si les réseaux sociaux étaient enfin pensés pour les jeunes ?

Des jeunes dans une belle nature avec des références aux réseaux sociaux dans le décor. Symbole d'un environnement sain

Et si, au lieu d’apprendre aux jeunes à se protéger de réseaux sociaux pensés pour capter leur attention, on concevait enfin des espaces numériques réellement adaptés à leurs besoins ? L’Union européenne veut explorer cette voie en soutenant la création de nouvelles plateformes développées avec les jeunes, autour de la sécurité, de la vie privée et du bien-être.

TikTok, Instagram, Snapchat, etc. Les débats autour des réseaux sociaux et des adolescent·es tournent souvent autour des mêmes questions : à partir de quel âge devrait-on pouvoir y accéder ? Faut-il davantage les réglementer ? Peut-on mieux vérifier l’âge des utilisateurs ?

Une initiative lancée cet été par la Commission européenne propose de prendre le problème dans l’autre sens : et si l’on concevait de nouveaux réseaux sociaux dès le départ en fonction des besoins des jeunes, plutôt que d’essayer de corriger après coup des plateformes qui n’ont pas été pensées pour eux ?

L’Union européenne a ainsi ouvert un appel à propositions pour développer et tester de nouvelles formes de médias sociaux destinés aux jeunes. Doté de 1,48 million d’euros, ce projet pilote doit associer directement des jeunes issus de différents pays et milieux à leur conception. Parmi les priorités annoncées : la sécurité, la santé mentale, la protection de la vie privée et la facilité d’utilisation.

Le problème n’est pas de communiquer

Cette distinction est importante. Les réseaux sociaux occupent aujourd’hui une place considérable dans la vie des adolescent·es, mais ils répondent aussi à des besoins tout à fait légitimes (discuter avec leurs ami·es, appartenir à un groupe, partager leurs centres d’intérêt, créer, découvrir ou simplement passer du temps ensemble).

Dans son positionnement sur les médias numériques, REPER rappelle d’ailleurs que le numérique participe à la socialisation, à l’apprentissage, à l’expression de soi ou encore au maintien des liens sociaux. Le problème n’est donc pas l’existence d’espaces numériques de communication en elle-même, mais notamment la manière dont certains d’entre eux sont aujourd’hui conçus.

Les principales plateformes fonctionnent selon un modèle économique dans lequel l’attention représente une ressource précieuse. Plus nous restons longtemps sur une application, plus elle peut collecter de données, nous proposer des contenus et afficher de la publicité. Défilement infini, notifications, recommandations personnalisées ou récompenses sociales participent à cette logique.

Et ce modèle n’est pas forcément celui dont les jeunes ont besoin.

Construire autrement plutôt que réparer

C’est ce qui rend l’initiative européenne particulièrement intéressante.

L’objectif annoncé n’est pas simplement de créer une copie européenne d’Instagram ou de TikTok. La Commission souhaite faire émerger au moins un service basé sur un protocole, centré sur les besoins des jeunes et respectant des valeurs comme la protection de la vie privée, l’autonomie et le bien-être. L’appel est ouvert du 30 juillet au 6 octobre 2026.

Derrière le terme un peu technique de « protocole » se trouve l'idée intéressante de permettre à différents services de communiquer entre eux plutôt que d’enfermer chaque utilisateur dans une seule plateforme. À terme, cela pourrait donner davantage de choix concernant l’application utilisée, l’endroit où les données sont stockées ou encore la manière dont les contenus sont modérés. C’est précisément l’une des ambitions présentées par la Commission.

Autrement dit, il ne s’agirait plus nécessairement de confier à une seule entreprise l’ensemble de notre identité numérique, de nos données, de nos contacts et de ce que nous voyons.

Des ados réunis en cercle par des lumière numérique. Symbole de la construction ensemble des réseau sociaux

Et si les jeunes participaient à la conception ?

Autre particularité importante, les jeunes doivent être associés au développement de ces nouveaux services.

C’est une évolution intéressante. Les politiques de protection de la jeunesse sont souvent élaborées par des adultes qui cherchent ensuite à déterminer ce qui serait bon pour les plus jeunes. Ici, la démarche prévoit de les faire participer à la réflexion.

Cela ne signifie évidemment pas qu’ils doivent déterminer seuls les règles. Mais leurs pratiques, leurs attentes et leurs besoins doivent être entendus si l’on souhaite créer des alternatives qu’ils auront réellement envie d’utiliser.

Car une plateforme peut être extrêmement sûre. Mais si personne ne souhaite s’y rendre, son utilité restera limitée.

Un réseau social peut-il être attractif sans chercher à rendre dépendant ?

C’est probablement l’une des questions les plus intéressantes soulevées par ce projet.

Peut-on concevoir un réseau social agréable à utiliser sans défilement infini ? Peut-on favoriser les interactions sans transformer chaque publication en compétition pour obtenir des likes ? Peut-on recommander des contenus sans construire un profil extrêmement détaillé de chaque utilisateur ? Peut-on proposer un service populaire sans chercher constamment à augmenter le temps passé devant l’écran ?

Ces questions deviennent d’autant plus légitimes que les mécanismes de conception des plateformes sont désormais eux-mêmes considérés comme un enjeu de protection des mineur·es. Dans son rapport 2026 sur les risques systémiques des grandes plateformes, l’Union européenne relève notamment que certaines fonctionnalités d’interface et certains systèmes de recommandation peuvent favoriser des comportements proches de l’addiction ou accentuer l’exposition à des contenus et comportements dommageables.

Les préoccupations sont également largement partagées par la population européenne. Dans un Eurobaromètre publié en juillet 2026, 71 % des personnes interrogées se disent préoccupées par le cyberharcèlement concernant les enfants, 70 % par le grooming et l’exploitation sexuelle, 69 % par l’exposition aux contenus préjudiciables et autant par l’utilisation abusive de leurs données personnelles. 60 % citent également la conception addictive des plateformes.

Une piste qui rejoint les propositions de REPER

Cette approche fait particulièrement écho au positionnement défendu par REPER.

Réglementer les plateformes existantes est indispensable. Mais cela ne devrait pas empêcher de réfléchir simultanément à l’environnement numérique que nous souhaiterions réellement proposer aux jeunes.

Un espace destiné aux mineur·es pourrait par exemple fonctionner sans publicité ciblée, limiter fortement la collecte de données, privilégier une modération accessible et efficace, éviter les mécanismes dont la fonction principale est de prolonger l’utilisation et offrir des paramètres protecteurs par défaut.

L’objectif n’est donc pas de créer un Internet sous cloche. Il est de rééquilibrer les responsabilités. Demander aux concepteurs et aux opérateurs de créer des produits adaptés aux personnes auxquelles ils s’adressent, plutôt que de demander ensuite uniquement aux jeunes et à leurs parents d’en gérer les conséquences.

Imaginer le réseau social que nous voudrions vraiment

Pendant longtemps, nous avons accepté les réseaux sociaux tels qu’ils existaient et tenté d’apprendre aux utilisateurs à s’en protéger. Le débat évolue progressivement. La question pourrait désormais être : quelles caractéristiques devrait avoir un réseau social que nous accepterions réellement de mettre entre les mains d’un enfant ou d’un·e adolescent·e ?

L’initiative européenne ne garantit pas que l’alternative à Instagram, TikTok ou Snapchat existe demain. Avec un budget de 1,48 million d’euros, nous sommes encore dans le domaine de l’expérimentation. Mais le changement de perspective est intéressant.

Plutôt que de considérer comme inévitable un numérique reposant sur la captation de l’attention et l’exploitation des données personnelles, il devient possible d’imaginer autre chose.

Et surtout, de le construire.