Une photo de vacances, un anniversaire, une rentrée scolaire ou simplement un moment du quotidien. Pour de nombreux parents, partager des images de leurs enfants sur les réseaux sociaux est devenu un geste naturel. Cette pratique porte même un nom : le sharenting, contraction des mots anglais sharing (partager) et parenting (parentalité). Pourtant, à l'heure de l'intelligence artificielle, de la reconnaissance faciale et de la circulation massive des données, cette habitude soulève de nouvelles questions. Comment partager sans surexposer ? Où se situe l'équilibre entre le plaisir de montrer et le respect de la vie privée de l'enfant ?
Une pratique devenue courante
Les réseaux sociaux ont profondément modifié la manière dont nous partageons les moments importants de notre vie. Les parents n'échappent pas à cette tendance. Dès la grossesse parfois, puis tout au long de l'enfance, de nombreuses photos et vidéos sont publiées en ligne.
Pour beaucoup de familles, ces publications répondent à des besoins tout à fait légitimes (garder le contact avec des proches éloignés, partager des souvenirs, exprimer sa fierté de parent, etc.). Dans la grande majorité des cas, les intentions sont bienveillantes.
Cependant, ce qui était autrefois montré à quelques personnes dans un album photo peut aujourd'hui être accessible à des milliers de personnes, voire beaucoup plus.
Les chercheurs Blum-Ross et Livingstone (2017) soulignent d'ailleurs que la plupart des parents ne cherchent pas à exposer excessivement leurs enfants, mais utilisent les réseaux sociaux pour maintenir du lien social, partager leur expérience parentale ou rechercher du soutien auprès d'autres familles.
Une identité numérique qui commence parfois avant même la naissance
L'une des particularités du sharenting est qu'il contribue à construire l'identité numérique d'un enfant bien avant qu'il puisse lui-même décider de ce qu'il souhaite montrer ou non.
Les études sur les usages numériques des jeunes montrent que les enfants et les adolescents accordent une importance croissante à leur vie privée en ligne. Pourtant, une partie de cette identité numérique existe déjà avant leurs premiers pas sur les réseaux sociaux.
Photos de famille, vidéos, anecdotes, résultats sportifs ou scolaires : toutes ces informations contribuent progressivement à créer une trace numérique qui pourra parfois rester accessible pendant de nombreuses années.
Cette réalité amène une question simple : comment l'enfant percevra-t-il ces publications lorsqu'il sera adolescent ou adulte ?
Les images sont aussi des données personnelles
Le partage de photos est souvent perçu comme anodin. Pourtant, une image constitue également une donnée personnelle.
Le Préposé fédéral à la protection des données et à la transparence (PFPDT) rappelle que les informations permettant d'identifier une personne méritent une protection particulière. Les enfants sont d'ailleurs considérés comme un public nécessitant une vigilance renforcée en matière de protection des données.
Une photo peut révéler bien plus que ce que l'on imagine. C'est pourquoi il est utile de réfléchir aux paramètres de confidentialité utilisés et aux personnes qui auront accès aux contenus publiés.
L'intelligence artificielle change la donne
Ces dernières années, le débat autour du sharenting a pris une nouvelle dimension avec l'arrivée de l'intelligence artificielle générative.
Les images publiées sur Internet peuvent aujourd'hui être intégrées à de vastes ensembles de données servant à développer de nouvelles technologies.
Dans la plupart des cas, les familles ignorent ce qu'il advient réellement de leurs photos une fois celles-ci mises en ligne. Sans sombrer dans des scénarios alarmistes, il est important de rappeler qu'une publication numérique échappe souvent en partie au contrôle de son auteur.
Ce constat ne signifie pas qu'il faille renoncer à tout partage, mais il invite à adopter une approche réfléchie et à limiter la diffusion d'images particulièrement sensibles ou identifiantes.
Et le point de vue de l'enfant ?
Au-delà des questions techniques et juridiques, le sharenting soulève une interrogation fondamentale : celle du consentement.
Les jeunes enfants ne disposent généralement pas des connaissances nécessaires pour comprendre les implications d'une publication sur Internet. Pourtant, ils devront vivre avec cette identité numérique construite en partie par d'autres.
La chercheuse Stacey Steinberg (2017) souligne que le sharenting place parfois les parents face à un dilemme inédit : comment concilier leur liberté de partager des moments de vie avec le droit de leur enfant à la vie privée ?
À mesure que les enfants grandissent, il devient pertinent de les associer progressivement aux décisions concernant leur image. Leur demander leur avis ou leur expliquer où et pourquoi une photo sera publiée constitue déjà une première forme d'éducation numérique.
Partager sans surexposer
Faut-il alors arrêter complètement de publier des photos de ses enfants ? Probablement pas.
Comme souvent avec les écrans et le numérique, la question n'est pas tant de savoir s'il faut ou non utiliser un outil, mais comment l'utiliser.
Avant de publier une photo, quelques réflexions peuvent être utiles. L'enfant est-il facilement identifiable ? La publication révèle-t-elle des informations personnelles ? Qui pourra réellement voir cette image ? Serais-je à l'aise si cette photo était encore visible dans plusieurs années ?
Ces questions permettent souvent de trouver un équilibre entre le plaisir du partage et le respect de la vie privée.
Une occasion de parler du droit à l'image
Le sharenting constitue également une excellente opportunité d'aborder avec les enfants des notions importantes telles que le droit à l'image ou la protection des données.
Ces compétences deviennent essentielles dans un environnement où chacun est amené à publier, commenter ou partager des contenus. Plus les jeunes comprennent tôt les enjeux liés à leur image numérique, plus ils seront en mesure de faire des choix éclairés lorsqu'ils utiliseront leurs propres réseaux sociaux.
Accompagner plutôt que culpabiliser
À REPER, nous constatons que les parents sont souvent confrontés à des injonctions contradictoires. D'un côté, ils souhaitent partager des moments importants avec leurs proches. De l'autre, ils entendent de plus en plus parler des risques liés aux données personnelles et à l'exposition en ligne.
L'objectif n'est pas de culpabiliser les familles, mais de leur fournir des repères pour prendre des décisions éclairées. Chaque situation est différente et mérite d'être réfléchie en fonction de l'âge de l'enfant, du contexte et des outils utilisés.
Sur DigiHarmo, plusieurs ressources permettent d'approfondir ces questions, notamment autour du droit à l'image, de la protection des données personnelles et des réseaux sociaux.
Au final...
Le sharenting illustre parfaitement les défis de la parentalité à l'ère numérique. Partager des photos de ses enfants est devenu un geste courant, souvent motivé par des intentions positives. Mais les évolutions technologiques, la circulation massive des données et le développement de l'intelligence artificielle nous invitent à réfléchir davantage aux traces que nous laissons en ligne.
Prendre quelques instants avant de publier, se demander qui verra l'image et penser au futur de l'enfant sont souvent de petits gestes qui permettent de concilier partage, plaisir et respect de la vie privée.









